Ces pépites qui bousculent Brazzaville
Written by Innocent MBADOUMA

JADE – Brazzaville – Brazzaville n’a pas attendu la mode des licornes pour faire germer ses talents. Depuis quelques années, une génération d’entrepreneurs trace son sillon, loin des discours convenus sur l’échec annoncé du numérique africain. Ils s’appellent Régis Dilou, Steve Ndende, Henri Diele. Ils viennent des incubateurs de la capitale et construisent, chaque jour, des réponses concrètes aux maux du pays : exclusion financière, gaspillage alimentaire, montagnes de déchets plastiques. Tour d’horizon de ces jeunes pousses qui ne demandent qu’à grandir.
1- Smartmbongo : l’argent qui voyage sans souci
Régis Dilou et Elwin Gomo (Photo) ont passé des heures à regarder les Congolais gérer leur argent. La scène est connue : un homme qui ne peut pas prendre son taxi faute de monnaie, une femme qui garde les économies de la tontine dans un coin du pagne, un jeune qui casse sa tirelire en terre cuite pour payer une urgence. Pas de trace écrite, pas de sécurité, pas de possibilité de prouver qu’on est bon payeur.
Leur idée est simple comme un clic. Smartmbongo, c’est une application qui rend l’argent liquide un peu moins liquide et beaucoup plus intelligent. Marchands et particuliers peuvent y transférer des fonds, collecter des cagnottes en ligne, payer des fournisseurs sans se déplacer. La plateforme s’intègre au Mobile Money pour que les habitudes ne soient pas bousculées, juste améliorées.
La startup a tapé dans l’œil de la Fondation BantuHub. En février 2026, elle est devenue la première à intégrer le nouveau programme d’incubation de l’établissement, soutenu par un fonds de 655 millions de FCFA en partenariat avec le groupe L’Archer. Un vote de confiance qui lui offre 24 mois d’accompagnement intensif et un accès direct aux investisseurs. La révolution des paiements au Congo pourrait bien commencer par un simple téléphone.
2- AgriZoom : nourrir Brazzaville sans perdre une récolte
Steve Ndende a posé une question qui dérange : pourquoi les Congolais continuent-ils d’importer des tomates alors que les villages environnants en regorgent ? La réponse tient en quelques mots : les producteurs ne savent pas où vendre, les citadins ne savent pas où acheter, et entre les deux, la nourriture pourrit sur les marchés de brousse.
AgriZoom est le pont numérique qui manquait. L’application mobile connecte directement les agriculteurs de l’arrière-pays aux restaurateurs, hôtels et ménages de Brazzaville. Un producteur de manioc à Loukoléla peut savoir en temps réel ce que cherchent les cantines de la capitale. Un chef d’entreprise peut commander des légumes frais sans quitter son bureau. La plateforme livre à domicile et propose même un système de paiement intégré, Zoom PAY, pour sécuriser les transactions.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en réduisant les pertes post-récolte, AgriZoom sécurise les revenus des petits producteurs et participe à la souveraineté alimentaire de la capitale. Un modèle gagnant-gagnant qui a séduit les incubateurs locaux et fait de cette startup l’une des étoiles montantes de l’agritech congolaise.
3- Mvutu : quand le soleil garde les fruits au frais
La FAO est formelle : entre 30 et 50 % de la production alimentaire mondiale est perdue avant d’atteindre le marché, faute de chaînes de froid. Au Congo, où 95 % des agriculteurs sont de petits exploitants, cette réalité est une tragédie quotidienne. Récoltes abondantes au moment des pluies, prix effondrés sur les marchés, denrées qui pourrissent faute de stockage.
Mvutu a trouvé la parade : GreenBox™, une chambre froide de 3 tonnes, 100 % solaire, installée au cœur des zones agricoles. Les panneaux photovoltaïques alimentent le système, qui prolonge la durée de vie des fruits et légumes de 2 à 21 jours. Les agriculteurs paient seulement 100 FCFA pour stocker une caisse de 20 kg par jour. Simple, accessible, efficace.
Les résultats sont éloquents : Les petits exploitants qui utilisent ce service ont vu leurs revenus augmenter de 50 %, passant en moyenne de 60 à 120 dollars par mois. Mvutu a évité le gaspillage de 20 400 tonnes de nourriture et réduit les émissions de carbone de 51 %.
En avril 2026, la startup a été sélectionnée parmi les 10 lauréates du programme « Qualcomm Make in Africa », sur plus de 1 200 candidatures venues de 45 pays. Une reconnaissance qui lui offre une bourse de 5 000 dollars et un accompagnement technique de classe mondiale. De Brazzaville à la scène internationale, il n’y a parfois qu’un pas.
4- Congo Plast : transformer les déchets en matériaux d’avenir
Henri Diele ne supportait plus les amas de plastique qui envahissaient les rues de Brazzaville. La capitale génère 300 tonnes de déchets plastiques par jour, une pollution qui étouffe les quartiers et empoisonne les cours d’eau. Alors il a décidé de faire de ce fléau une ressource.
Congo Plast collecte les bouteilles, sachets et emballages abandonnés et les transforme en pavés, briques, tuiles et carreaux de haute qualité. Chaque kilo de déchet rapporté par les collecteurs est payé 100 FCFA, créant des revenus pour des centaines de familles tout en nettoyant la ville. L’entreprise traite aujourd’hui 2 000 tonnes de déchets par an et ambitionne de recruter 2 000 collecteurs, dont 70 % de femmes.
Le parcours d’Henri Diele est une succession de consécrations. En 2023, Congo Plast a remporté le premier prix des solutions innovantes de l’Organisation internationale de la francophonie à la COP27. En 2024, la startup a été lauréate du challenge OSIANE, avec une dotation de 5 millions de FCFA. Des distinctions qui ne sont pas des fins en soi, mais des tremplins pour convaincre que l’économie circulaire est aussi une affaire rentable.
5- Génération numérique : l’IA au service des PME
Si les quatre premières startups répondent à des enjeux sectoriels précis, Génération Numérique a choisi d’être le couteau suisse de la transformation digitale. Déploiement d’applications mobiles, intégration de l’intelligence artificielle, cybersécurité : la startup fournit aux PME locales le support technique indispensable pour naviguer dans un monde où les menaces numériques se multiplient.
Distinguée lors des événements tech de la sous-région, Génération Numérique s’est imposée comme un acteur incontournable de la transition des entreprises à Brazzaville. Dans un contexte de dématérialisation accélérée, sa mission est claire : faire en sorte que les entrepreneurs congolais maîtrisent les outils qu’ils utilisent, et non l’inverse.
6- Le pari d’un écosystème en mouvement
Ces cinq startups incarnent une dynamique qui dépasse leurs seules ambitions. Elles sont les témoins d’un écosystème qui se structure, porté par des incubateurs de référence, des programmes internationaux comme Yasika ou Qualcomm, et des mécanismes de financement inédits. Le fonds de 655 millions de FCFA de BantuHub, les contrats signés avec Eni, les prix remportés à OSIANE : autant de signaux que la tech congolaise n’est plus une promesse, mais une réalité en marche.
Le chemin reste semé d’obstacles. Le financement demeure un verrou majeur, et les startups d’Afrique centrale n’attirent encore qu’une infime partie des capitaux qui affluent vers le Nigeria ou le Kenya. Mais la direction est tracée. Comme le rappelle Henri Diele, lauréat de multiples prix : « Je veux transmettre à la jeunesse africaine l’importance de l’entrepreneuriat dans le développement de l’Afrique. »
La ville de Brazzaville n’attend plus. Elle construit.
