Entrepreneuriat numérique : les deux Congo se réinventent
Written by Innocent MBADOUMA

JADE – Bureau Rédaction Kinshasa – La République démocratique du Congo accélère sa mue numérique. À quelques mois d’intervalle, le pays multiplie les initiatives pour structurer son écosystème digital, former ses talents et poser les bases d’une souveraineté technologique enfin assumée. Deux événements récents illustrent cette dynamique : le succès du FITE Congo 2026 à Brazzaville et l’ouverture d’un data center de pointe à Kinshasa.
FITE Congo 2026 : quand le numérique donne des ailes aux femmes
Fin juin 2026, Brazzaville vibrait au rythme de la première édition du Forum de l’Innovation Technologique et de l’Entrepreneuriat (FITE Congo). Le pari était osé : réunir plus de 600 femmes venues du Congo, de la RDC et de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest pour les immerger dans les métiers d’avenir du numérique. Pari réussi.
Pendant deux jours, cybersécurité, intelligence artificielle, programmation et télécommunications n’ont plus eu de secrets pour ces participantes venues chercher bien plus qu’une simple formation. « Le rendez-vous a fait naître des vocations et renforcé la conviction que les femmes ont toute leur place dans les métiers du numérique », rapporte la presse locale.
Placée sous le thème « La femme congolaise au cœur de la transformation numérique », cette première édition n’était qu’un début. La promotrice du forum, Bel-Ange Moungala Massouémé, a déjà annoncé la couleur : former plus de 1 000 femmes aux métiers du numérique. Dès le lundi suivant l’événement, une première cohorte de 100 femmes a été lancée sur des formations concrètes en programmation et en compétences numériques essentielles.
Un signal fort dans un contexte où l’économie numérique ouvre de nouveaux horizons professionnels, mais où les disparités d’accès aux technologies restent une réalité pour une grande partie de la population féminine africaine.
Un data center nouvelle génération à Kinshasa
Pendant que Brazzaville formait ses talents, Kinshasa voyait plus grand encore. Le data center OADC Texaf, inauguré en août 2024, est le premier du genre en RDC à obtenir la certification Tier-III de l’Uptime Institute . Une distinction qui garantit une disponibilité de 99,982 %, soit moins de 1,6 heure d’interruption annuelle. La fiabilité est telle que la banque Sofibanque y a déjà installé ses systèmes critiques pour moderniser son infrastructure informatique .
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le centre dispose d’une capacité de 2 mégawatts (MW) , répartis sur 1 500 mètres carrés d’espaces techniques pouvant accueillir plus de 550 baies serveurs . Il est connecté à un réseau électrique alimenté par l’hydroélectricité, ce qui garantit une empreinte carbone maîtrisée. Et surtout, il est « open-access » et « carrier-neutral », ce qui signifie que tous les opérateurs et fournisseurs d’accès peuvent s’y connecter dans les mêmes conditions .
ST Digital s’installe : quelles retombées économiques ?
En septembre 2024, le groupe ST Digital, acteur panafricain du cloud, a annoncé son partenariat avec ce data center pour renforcer la livraison de contenus en Afrique centrale . Ce n’est pas une simple annonce. C’est un pari sur l’avenir numérique d’un pays de plus de 100 millions d’habitants, dont 16 millions rien que pour Kinshasa .
Pour Jean-Francis Ahanda, directeur général des services Data Center de ST Digital, l’enjeu est clair : « L’expansion de ST Digital en RDC est une étape clé de notre stratégie de croissance. Elle nous permet de répondre à la demande croissante de contenus et d’accélérer la digitalisation du pays » .
Les retombées économiques potentielles sont considérables
· Pour les entreprises locales : fini le stockage de données à l’étranger avec les risques de latence et les coûts de bande passante. Les sociétés congolaises pourront héberger leurs données à Kinshasa, à moindre coût et avec une meilleure sécurité.
· Pour le secteur bancaire : Sofibanque a déjà ouvert la voie en installant ses systèmes critiques dans le data center, réalisant des économies substantielles par rapport à une gestion interne .
· Pour les internautes: les contenus (vidéos, applications, services en ligne) seront servis depuis Kinshasa, réduisant les temps de chargement et améliorant l’expérience utilisateur.
· Pour l’État : le développement de cette infrastructure souveraine contribue à la sécurité des données nationales et à l’attractivité du pays pour les investisseurs technologiques.
Un secteur privé qui s’engage
L’implantation de ST Digital n’est pas un cas isolé. Le data center OADC Texaf accueille déjà la plupart des opérateurs nationaux et internationaux . Cette concentration d’acteurs crée un véritable écosystème numérique où les fournisseurs de contenu, les opérateurs télécoms, les banques et les entreprises peuvent interconnecter leurs services de manière fluide et sécurisée.
« Notre installation offre l’environnement idéal pour cette croissance, avec une infrastructure sécurisée, neutre, ouverte, fiable et évolutive qui soutient la livraison de contenus numériques diversifiés dans toute la région », souligne Mohammed Bouhelal, directeur général d’OADC Texaf .
L’ambition d’une nation digitale
Ces initiatives s’inscrivent dans une vision plus large portée par les autorités congolaises. Le président Félix Tshisekedi l’a rappelé lors du lancement du RDC-PASS, le nouvel identifiant numérique national : « Notre jeunesse ne doit pas se contenter de consommer des solutions numériques conçues ailleurs ; elle doit en devenir la créatrice, l’entrepreneure et la bénéficiaire ».
Le RDC-PASS, identifiant unique, gratuit et sécurisé, vise à simplifier l’accès des citoyens et des entreprises aux services publics en ligne. Une réforme qui s’inscrit dans l’ambition de faire de la RDC une « nation digitale à l’horizon 2030 ».
Un chemin encore long, mais une direction claire
Le Congo avance. Entre la formation de ses talents, le développement de ses infrastructures et la modernisation de son administration, le pays se donne les moyens de sa souveraineté numérique. Les défis restent immenses – fracture numérique, financement des startups, cybersécurité – mais la direction est tracée.
Comme le soulignait le président Tshisekedi, le numérique n’est plus une option. C’est « un instrument stratégique de souveraineté, de bonne gouvernance, de transparence et de développement économique ». Le Congo l’a bien compris. Reste à concrétiser ces ambitions sur le terrain, pour que les promesses d’aujourd’hui deviennent les réalités de demain.
