53 pays africains, un marché chinois : qui pourra réellement profiter du zéro tarif ?
L’Ambassadeur de Chine au Gabon, ZHOU Ping et le Président de l’Institut Prométhée, Hugues MBADINGA MADIYA, lors du colloque sino-africain de Libreville, le 30 septembre 2026
L’accès universel au marché chinois en franchise de douane ne profitera pas à tous les pays africains de la même manière. Entre géants industriels, pays agricoles structurés et économies de rente pétrolière ou minière, l’analyse des écarts de compétitivité et des stratégies gagnantes.
Par L’ONAF
L’ouverture unilatérale de la Chine à 53 nations africaines crée un terrain de jeu en apparence égalitaire. Pourtant, sur le terrain de la compétition commerciale, les points de départ sont profondément asymétriques. Alors que certains pays disposent déjà de filières de transformation solides et de chaînes de valeur intégrées, d’autres luttent encore contre le piège de l’exportation brute. Tour d’horizon des économies prêtes à capter la valeur du zéro tarif et de celles qui doivent opérer une mue industrielle d’urgence.
Une égalité de droit, une inégalité de fait
Le 1er mai 2026 est une date historique dans les relations sino-africaines : en accordant le régime du traitement tarifaire nul aux marchandises en provenance de 53 pays du continent, Pékin a supprimé l’ensemble des barrières douanières financières. Mais si la règle est la même pour tous, la capacité à en tirer parti varie du tout au tout d’une capitale à l’autre.
Les données de l’Administration générale des Douanes de Chine au premier semestre 2026 révèlent déjà cette ligne de fracture. Tandis que le commerce global Chine-Afrique a progressé de 19,6 %, la hausse des importations chinoises profite en priorité aux nations capables de fournir des volumes agroalimentaires certifiés ou des produits semi-transformés. Les arrivées de café africain dans l’Anhui (multipliées par 8,1) ou les 82,375 millions de yuans d’importations agricoles enregistrées par les douanes de Changsha témoignent de la réactivité des filières les mieux organisées du continent.
Pourtant, comme l’a rappelé le Directeur Général du Commerce Extérieur du Gabon lors du Panel 2 du Colloque de Libreville su 30 septembre 2026, la suppression des taxes ne suffit pas à créer la compétitivité :
« Auparavant, les produits ACP accédaient au marché européen en franchise de douane, mais cela n’a pas empêché nos économies de rester vulnérables. Bénéficier d’un accès préférentiel ne permet pas automatiquement de capturer des marchés si l’on ne produit pas directement aux normes de l’acheteur. »
— Célestin NZENGUE, Directeur Général du Commerce Extérieur, Panel 2 du Colloque de Libreville
Trois trajectoires nationales : Gabon, Congo et Côte d’Ivoire
L’analyse comparée de trois économies d’Afrique centrale et de l’Ouest illustre parfaitement le grand écart des maturités productives face au marché chinois :
1. La Côte d’Ivoire : corriger l’asymétrie par l’agro-industrie
Lors du Panel 2 du colloque, le politologue Julien Kouaou a présenté une cartographie détaillée des échanges entre Pékin et Yamoussoukro. Avec un déficit commercial massif de 1 176 milliards de FCFA au détriment de la Côte d’Ivoire, le pays importe des équipements industriels, des véhicules et du matériel électronique, tout en n’exportant que des matières brutes (pétrole, mangues, bananes).
Cependant, la Côte d’Ivoire dispose d’un levier puissant : sa capacité de production agricole à grande échelle. Avec 75 millions de ventes de caoutchouc déjà orientées vers la Chine, le zéro tarif permet d’accélérer la transformation locale du latex et des produits de rente pour rééquilibrer la balance commerciale face à un marché de 1,4 milliard de consommateurs.
2. Le Congo-Brazzaville : sortir du tout-pétrole brut par le raffinage
Présentée au Panel 1, l’analyse des exportations congolaises révèle une dépendance extrême : le bois brut et le pétrole représentent 70 % des ventes du pays, dont plus de 50 % étaient destinées à la Chine en 2024 avec une très faible valeur ajoutée.
Pour inverser la tendance et profiter du zéro tarif, le Congo a engagé une transition industrielle stratégique avec l’aide chinoise :
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Industrialisation lourde : Entrée en opération d’une deuxième raffinerie construite avec le soutien de la Chine pour exporter des produits pétroliers transformés plus compétitifs.
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Logistique intégrée : Inauguration du couloir « Poria Corcos » reliant le Congo à la région de Wuhan, ambitionnant de faire passer les volumes expédiés de 50 tonnes à 500 tonnes.
3. Le Gabon : le tournant de la transformation structurelle
Le Gabon affiche une situation unique : une balance commerciale excédentaire de 1,6 milliard de dollars avec la Chine, mais biaisée à 33 % par les hydrocarbures et le bois brut. Comme l’a démontré le Professeur Mengue Bindzo (Panel 2), le secteur industriel gabonais hors pétrole pèse déjà 50 à 53 % de l’industrie nationale grâce à des pôles comme la ZERP de Nkok (2 milliards de dollars de recettes).
Pour le Gabon, le zéro tarif est l’occasion de réussir la diversification verticale de ses deux piliers : le bois (passer à la 2ᵉ et 3ᵉ transformation) et le manganèse.
TYPOLOGIE DES ÉCONOMIES FACE AU ZÉRO TARIF
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│ ÉCONOMIES AGRICOLES │ ÉCONOMIES DE RENTE │ ÉCONOMIES EN MUE │
│ (ex: Côte d'Ivoire) │ (ex: Brut / Minerais) │ (ex: Gabon, Congo) │
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│ • Forts volumes │ • Risque de maintenir │ • Transformation locale │
│ • Défi : Normes & │ l'asymétrie │ • Apport de technologies │
│ Certification │ • Urgence de transformer │ • Parcs industriels & │
│ • Fort potentiel Agro │ avant export │ Joint-Ventures │
└──────────────────────────┴──────────────────────────┴──────────────────────────┘
Les conditions du succès : institutions, formation et coût logistique
Qui tirera réellement parti de cette fenêtre d’opportunité ? Les travaux du colloque mettent en avant trois conditions institutionnelles et structurelles indispensables pour ne pas rester en marge du dynamisme sino-africain :
1. Le courage des réformes et la gouvernance expérimentale
Le Dr François Xavier Mvogo et Bruno Ondo Mintsa (Panel 3) ont rappelé que le succès chinois repose depuis 1978 sur la planification à long terme et l’expérimentation dans des zones pilotes (comme la ZERP de Nkok au Gabon). Pour rivaliser, les administrations africaines doivent passer d’une logique sociale à une « école de la performance », dématérialiser les démarches douanières et réduire le coût du transport.
2. La formation ciblée des compétences
Intervenant lors du Panel 3, le Professeur Xu a rappelé que la Chine est passée de 200 000 personnes formées dans les années 1950 à 12 millions de diplômés par an aujourd’hui en anticipant les besoins sectoriels stratégiques (tourisme, nucléaire). Pour le Gabon et l’Afrique centrale, l’urgence est de former des cadres et techniciens maîtrisant l’ensemble de la chaîne de valeur (biopharmacie, transformation forestière, normes de quarantaine).
3. L’action des Think Tanks et bureaux d’études
Comme l’a résumé le Professeur Boniface Bounoung Fouda, le zéro tarif ne s’exécutera pas tout seul : « Les institutions, les bureaux d’études et les Think Tanks doivent porter ces résultats auprès des opérateurs économiques. »
La politique chinoise de zéro tarif n’est pas un don passif, c’est un révélateur de maturité industrielle. Les pays qui sauront associer stabilité politique, création de parcs industriels, normes phytosanitaires rigoureuses et joint-ventures avec des acteurs chinois capteront l’essentiel de la valeur ajoutée. Pour les autres, la suppression des douanes ne fera que confirmer leur rôle de fournisseurs de matières brutes. Le compte à rebours industriel de l’Afrique est lancé.
- Innocent MBADOUMA

JADE ONAF
L’Observatoire du Numérique en Afrique Centrale (JADE ONAF) est la cellule d’analyse et de veille du groupe JADE Hôtel Média. Il produit des décryptages réguliers sur les usages numériques, les audiences digitales et les dynamiques économiques du secteur en zone CEMAC, à destination des décideurs, des annonceurs et du grand public.
