ACE Gabon : le corridor numérique de l’Afrique centrale
Peu connue du grand public, la société ACE GABON est pourtant un maillon clé de la connexion Internet au Gabon. Le journal JADE a rencontré Cyriaque-Didier KOUMA, Directeur Général de cette société, pour mettre en lumière le plan stratégique visant à sauver l’entreprise, pérenniser la structure, préserver des emplois et en faire un acteur numérique majeur en Afrique centrale.
JADE : Vous dirigez une société capitale en matière de connexion Internet au Gabon. Pouvez-vous présenter ACE GABON aux lecteurs du JADE – Journal des Actualités Digitales et Économiques ?
Cyriaque-Didier KOUMA : ACE GABON est une société par actions simplifiée (SAS) qui joue effectivement un rôle central dans le développement du numérique au Gabon. Créée dans le cadre d’un accord de prêt entre la République Gabonaise et la Banque mondiale, son objectif principal est de détenir, d’exploiter et de maintenir la station d’atterrissement à Libreville du câble sous-marin à fibre optique Africa Coast to Europe (ACE). Afin d’assurer l’exploitation de ce câble stratégique, ACE GABON a délégué ce service public à l’entreprise Axione Gabon depuis 2015.
JADE : Nous avons compris que c’est par ACE que la fibre optique marine arrive au Gabon. En ce qui concerne l’actionnariat, le modèle économique d’ACE GABON est-il le même que celui des opérateurs télécoms en Afrique ?
Contrairement au modèle classique de consortium d’opérateurs télécoms, généralement adopté pour l’exploitation des stations d’atterrissement ACE en Afrique, le modèle d’ACE GABON diverge de l’accord de prêt initial. En effet, ACE GABON est une société anonyme entièrement détenue par des actionnaires publics, dont la Société de Patrimoine des Infrastructures Numériques (SPIN) détient une part majoritaire de 99,7 %. Or, selon l’accord de prêt, cette dernière ne devrait détenir qu’une part symbolique afin de garantir la souveraineté nationale.
JADE : Dix ans déjà qu’ACE GABON existe. Quels sont les apports majeurs à l’économie nationale ?
En dix ans d’existence, ACE GABON s’est conformée aux engagements pris par la République Gabonaise envers le consortium ACE. L’entreprise a notamment contribué à une baisse significative du coût d’accès à Internet haut débit par fibre optique, de plus de 300 % entre 2015 et 2023. L’arrivée du câble ACE a également permis d’augmenter considérablement la capacité Internet disponible, passant de 800 Gbps à 20 Tbps. Cette hausse a directement impacté la vitesse de téléchargement des données, qui a atteint 4,37 Mbps, plaçant ainsi le Gabon autour de la moyenne africaine (4,51 Mbps) en termes de qualité d’accès à Internet et favorisant le développement des usages numériques dans le pays.
JADE : Que représente ACE Gabon aujourd’hui en termes d’effectifs et de chiffres clés ? Les risques de gestion sont-ils maîtrisés ? On parle d’un avenir incertain si rien n’est fait…
Disons qu’ACE Gabon représente environ 5 milliards d’actifs, génère 1,292 milliard de chiffre d’affaires uniquement par les redevances et emploie directement 18 personnes. Malgré ces performances, l’internet haut débit au Gabon est l’un des moins compétitifs en termes de prix dans la zone CEMAC. La clientèle d’ACE Gabon reste concentrée sur deux clients qui représentent 79 % du chiffre d’affaires, avec une forte dépendance vis-à-vis d’Airtel Gabon, qui pèse à lui seul 67 %. De plus, ACE Gabon SA est menacée par sa dépendance à une seule source de revenus, la probable entrée de nouveaux acteurs sur son marché, et la cessation d’activité de certains fournisseurs d’accès à internet (FAI). La société se trouve donc à un tournant après dix ans d’existence. Pour survivre, elle doit se réinventer et sortir de sa zone de confort.
JADE : Comment se réinventer ? Quelle stratégie appliquer quand des dirigeants et des observateurs estiment que la société est menacée ?
Face à ce défi, la société ambitionne de devenir le corridor numérique entre le monde et l’Afrique centrale, renforçant ainsi le leadership numérique du Gabon et faisant du pays une destination numérique ouverte sur le monde. Fort de son potentiel de développement, ACE Gabon a adopté une stratégie de relance des investissements pour occuper des niches du secteur numérique, reposant sur trois piliers : redresser pour pérenniser l’activité d’ACE Gabon SA, impulser pour diversifier l’activité et optimiser le service, et accélérer pour catalyser de nouveaux investissements privés.
JADE : Quels sont les axes phares de la stratégie de relance d’ACE Gabon ?
Les projets phares de cette stratégie incluent la conclusion d’un partenariat de dix ans avec le plus gros client. Nous venons de signer ce partenariat le 27 novembre 2024. De plus, il y a la construction d’un hôtel de co-localisation et l’installation d’un nouveau câble sous-marin à Port-Gentil.
JADE : L’argent, c’est le nerf de la guerre. Comment financer cette relance ?
L’entreprise prévoit de financer ces projets par un endettement bancaire et par des fonds propres, principalement en augmentant son capital social. Cette stratégie permettra à ACE Gabon de se positionner véritablement comme un opérateur d’infrastructure numérique interrégional dans son segment de marché de gros et d’intégrer, d’ici 2027, le cercle des grands opérateurs internationaux. Le projet de centre d’hébergement neutre, aligné avec la vision numérique du Plan National de Développement pour la Transition (PNDT) du CTRI, consiste à transformer sa station d’atterrissement en un centre d’hébergement neutre pour les équipements des fournisseurs d’accès à Internet (FAI) et des opérateurs de télécommunications. La réalisation de ce projet comblera une lacune et renforcera l’avantage stratégique du Gabon en faisant de la sous-région un véritable hub Internet. Ainsi, le Gabon maîtrisera le trafic national, captera le trafic sous-régional et deviendra une destination numérique ouverte sur le monde.
JADE : Dernière question en guise de mot de fin. Quels pourraient être les bénéfices numériques d’un tel déploiement stratégique pour le Gabon ?
Les bénéfices considérables de ce positionnement seront la redondance des connexions internationales, la réduction ou l’élimination de la congestion du réseau, la diminution des coûts de transit IP, le développement du peering national et régional, la réduction de la latence et la stimulation de la production de contenus locaux, favorisant ainsi une transformation numérique au service de l’amélioration des conditions de vie des populations.
