Keep Gabon : l’ingénierie du solaire qui change la donne
Le journal JADE reçoit Hu Zhaoyu, Directeur général de Keep Gabon. Son entreprise a conçu et réalisé la première centrale hybride solaire-stockage-diesel de 1,6 MWc pour Bonus Harvest. Mais la clé du succès ne tient pas qu’aux panneaux : c’est une ingénierie numérique de précision qui permet de piloter intelligemment la bascule entre les trois sources d’énergie, d’optimiser en temps réel la production et d’adapter le système aux conditions climatiques extrêmes du Gabon. Une approche sur mesure qui fait de Keep Gabon un acteur incontournable de la transition énergétique industrielle.
Propos recueillis par Innocent M’BADOUMA
Pour le journal JADE
Journal JADE – Vous êtes au Gabon depuis 2000. Pendant plus de 26 ans, vous avez vu les industries tourner au gazole subventionné à 300 FCFA/litre. Aujourd’hui, à Bonus Harvest, le solaire a remplacé le groupe électrogène. Qu’est-ce qui a été le déclic ?
Je n’ai pas fait le solaire pour des raisons environnementales, mais parce que le gazole est devenu un coût industriel non durable. Le prix du gazole industriel est passé de moins de 300 FCFA en 2000 à un pic de 1 145 FCFA (et aujourd’hui encore autour de 800 FCFA). Le carburant représente plus d’un tiers du coût total. Dans les usines de transformation du bois éloignées des villes, le gazole signifie des coûts élevés, des risques d’approvisionnement et une pression sur la trésorerie. Quand les technologies solaires et de stockage sont devenues matures, ce n’était pas un choix, mais une transformation nécessaire.
– On entend souvent : les panneaux solaires ne tiennent pas sous les tropiques à cause de l’humidité, de la chaleur et des saisons des pluies. Vous avez travaillé avec Huawei et Haier. Qu’est-ce qui ne fonctionnait pas avec les solutions existantes ?
D’abord une précision : c’est environ 16 mois. Ce que nous avons fait ne relève pas du développement de produits, mais du matching et de la conception de systèmes pour éviter les échecs. Au Gabon, il existe déjà beaucoup de projets photovoltaïques, mais celui de Bonus Harvest sera le premier véritablement réussi. Chaque projet est sur mesure : profils de charge, ressources solaires, fiabilité. Nos ingénieurs utilisent des logiciels de conception basés sur les données climatiques locales. L’angle d’inclinaison et l’orientation des panneaux doivent être calculés selon la latitude et l’irradiation annuelle. Il faut optimiser la capacité de stockage, la stratégie du groupe diesel et la logique de contrôle. Un projet photovoltaïque avec stockage n’est pas une simple superposition d’équipements, mais une solution intégrée qui équilibre fiabilité, rentabilité et durabilité.
– Huawei apporte FusionSolar, Haier la robustesse. Quel a été le rôle de chacun ? Qui a payé ?
Comme dit précédemment, ce n’est pas une vraie R&D mais une amélioration. Huawei fournit une partie des équipements et le support technique. Haier Haitech conçoit et intègre le système. Keep Gabon assure la mise en œuvre, la formation et le service après-vente. Bonus Harvest finance l’intégralité du projet.
– Quel est le taux de couverture solaire sur une année ?
De novembre à mars, le solaire avec stockage couvre la consommation de l’usine de 8h15 à 19h30, soit plus de 70 % de la consommation totale. Il y a encore un peu d’électricité perdue. Si on augmente le stockage, on peut couvrir 100 % des besoins de l’usine. En tenant compte de la baisse en grande saison sèche, avec un stockage suffisant, la configuration actuelle couvre plus de 90 % des besoins électriques.
– Prix de revient du kWh avant/après ? Retour sur investissement ?
Depuis la mise en service mi-novembre, production totale : 810 000 kWh. Avant, le coût de production diesel était de 320 à 350 FCFA/kWh. Pour ce type de projet, selon la capacité et les équipements choisis, le retour sur investissement est estimé entre 3 et 5 ans.
– Quels composants ont dû être surdimensionnés pour le climat gabonais (humidité, corrosion) ?
En zone tropicale, la chaleur réduit l’efficacité et accélère le vieillissement, l’humidité et les fortes pluies provoquent des effets PID, des infiltrations et de la corrosion. Nous avons porté la protection des équipements clés à IP65 voire plus, utilisé une norme anticorrosion C5, optimisé l’étanchéité et les câbles, et réoptimisé le dimensionnement et la stratégie de contrôle. Nous avons renforcé la protection des armoires de stockage et des bornes de batterie, mais sans modifier la chimie des batteries ni les traitements anticorrosion de base.
– L’État subventionne le gazole à 300 FCFA/litre. Combien d’argent public économisé chaque année sur cette seule centrale ?
Sur la base de 300 FCFA/litre, notre projet permet d’économiser 108 millions de FCFA par an. Le projet peut fonctionner stablement 15 ans (durée de vie des panneaux : 25 ans), soit une économie cumulée de 1,62 milliard de FCFA.
– Vous avez dit : « Ce que l’État économise sur le carburant peut financer des hôpitaux ou des écoles. » Keep Gabon participe-t-il indirectement à l’effort budgétaire national ?
Hu Zhaoyu : Oui.
– Si dix grandes industries forestières ou minières adoptent votre modèle, combien de millions de litres de gazole évités par an ?
L’usine de Bonus Harvest est de taille moyenne inférieure. Pour de grandes usines forestières ou minières, la consommation de gazole serait plus importante, et les économies pourraient atteindre des dizaines voire des centaines de milliards de FCFA. Si davantage d’entreprises investissent dans le solaire, chaque litre économisé représente 300 FCFA de subventions publiques. Cela concerne aussi la sécurité énergétique nationale. Face aux incertitudes internationales (géopolitique, prix du pétrole), notre solution remplace une dépense dépendante des marchés par un investissement local prévisible. C’est une question énergétique, financière et de sécurité.
– Vous êtes intégrateur complet. Quel avantage financier par rapport à des concurrents ?
Nous ne sommes pas des commerçants, mais des intégrateurs de systèmes industriels. Notre avantage est l’intégration de toute la chaîne : importation directe de Chine, conception sur mesure pour le Gabon, installation et maintenance unifiées. Cela réduit les marges des intermédiaires, les coûts logistiques et les temps de coordination. Ce modèle intégré permet généralement de réduire de 10 à 20 % l’investissement initial. Sur le cycle de vie complet, le LCOE peut baisser de 30 % ou plus. Mais surtout, nous fournissons un système stable et durable sur 5, 10 ou 20 ans.
– Quelle est votre organisation sur le terrain pour la maintenance ? Combien de techniciens gabonais formés ?
Nous avons à Libreville un site de plus de 3 000m² (entrepôt + bureaux). Nous avons formé plus de 10 techniciens gabonais. Aucune panne à ce jour, mais l’équipe peut intervenir immédiatement. Au Gabon, vendre des équipements n’est pas difficile, le difficile est la maintenance sur le long terme.
– Quel est le segment le plus rentable : particuliers, PME ou grandes industries ?
Bien sûr que ce sont les grands clients industriels, car leur consommation est importante. Mais nous ne voulons pas abandonner les PME et les particuliers : tous doivent bénéficier du progrès technologique.
– Quel est votre objectif dans les 3 à 5 ans ? Combien de nouvelles centrales ?
Nous espérons réaliser chaque année 3 à 5 projets de taille moyenne à grande, plus de 10 projets dans les trois premières années, et 15 à 20 projets en cinq ans.
– Avez-vous été approché par le ministère de l’Énergie ou l’ARSEL pour des projets pilotes ? Envisagez-vous des PPP ?
Le département des nouvelles énergies du ministère de l’Énergie a pris contact et souhaite coopérer. Nous envisageons bien sûr les PPP, et nous espérons que le gouvernement gabonais accordera un soutien prioritaire (financement ou fiscalité) aux projets solaires.
– Proposez-vous des montages financiers (crédit-bail, leasing) pour ceux qui ne peuvent pas payer l’investissement initial ? Travaillez-vous avec des banques locales ?
Hu Zhaoyu : Oui, nous envisageons d’utiliser notre réseau de fournisseurs et les canaux de financement en Chine pour proposer des solutions (crédit-bail, leasing, investissement tiers). Nous sommes très disposés à coopérer avec les banques locales, mais aucune démarche n’a encore été engagée.
– Vous avez 52 ans, vous êtes au Gabon depuis 26 ans. Quel message aux directeurs financiers et aux ministres ?
Le coût de l’énergie détermine l’industrialisation. Nous avons prouvé que les technologies existantes peuvent transformer le solaire en une énergie industrielle stable, durablement économique et fiable. Après 26 ans au Gabon, 15 ans à construire une équipe et la confiance, 10 ans à faire passer une entreprise forestière inconnue au rang de leader, je consacrerai les 10 prochaines années à Keep Gabon, à l’application et au développement du solaire photovoltaïque au Gabon.
– Votre message aux décideurs qui hésitent encore à franchir le pas du renouvelable ?
Si vous croyez en la stabilité économique et sociale prévisible du Gabon, agissez immédiatement et investissez dans la transition énergétique.
– Dans cinq ans, quelle place souhaitez-vous que Keep Gabon occupe dans la stratégie énergétique du pays ?
J’espère que Keep Gabon pourra contribuer à la stratégie nationale en matière de nouvelles énergies et devenir un fournisseur d’infrastructures pour la transition énergétique industrielle du Gabon.
- Innocent MBADOUMA
- Innocent MBADOUMA
