Gael OSSOUGHO : Régulation du Cloud, le miroir déformant entre le DMA européen et le vide juridique d’Afrique
Gael OSSOUGHO
Journaliste digital diplômé du CIPCQC de Chine. Directeur général de la startup JINDOHANG MÉDIA & TECHNOLOGIES. Gabon
La régulation du cyberespace est devenue le nouveau terrain d’expression de la puissance étatique. Le 25 juin 2026, la Commission européenne a franchi un pas historique en désignant Amazon Web Services (AWS) et Microsoft Azure comme « gatekeepers » au titre du Digital Markets Act (DMA). Une décision qui, si elle est confirmée, soumettrait les deux géants américains du cloud à des obligations strictes : interdiction de l’auto-favoritisme, exigences d’interopérabilité et de portabilité des données. AWS et Azure détiennent à eux deux environ 60 % du marché européen du cloud, évalué à 220 milliards d’euros.
« Les services cloud sont devenus la pierre angulaire de l’économie européenne – et un prérequis pour l’IA – avec plus de la moitié des entreprises européennes qui y ont désormais recours », a déclaré Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission pour la souveraineté technologique. « Compte tenu de leur rôle central dans l’avenir numérique de l’Europe, ces services doivent fonctionner dans des marchés justes, ouverts et concurrentiels qui favorisent la confiance et sécurisent la souveraineté technologique de l’Europe. »
Ce coup de filet réglementaire, couplé au Chips Act 2.0 et au Cloud and AI Development Act annoncés le 3 juin 2026, dessine une Europe déterminée à défendre sa souveraineté technologique face aux monopoles de la Silicon Valley. Une Europe qui, par le DMA, étend son bras armé jusqu’aux infrastructures critiques que sont les data centers – ces cathédrales de l’ère numérique où se joue désormais la compétition économique mondiale.
*Le miroir africain : un vide juridique et infrastructurel*
Pour nous, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, ce spectacle réglementaire européen agit comme un miroir déformant. Il met en lumière nos propres vulnérabilités, criantes. Selon le rapport Data Centres en Afrique 2026 de l’ADCA, le continent ne représente que 0,6 % de la capacité mondiale de data centers, avec une capacité active de 360 MW. À titre de comparaison, le seul marché européen du cloud pèse 220 milliards d’euros.
Une immense majorité de nos données publiques, bancaires et stratégiques reste hébergée sur des serveurs situés hors du continent, sous le contrôle direct des hyperscalers américains ou chinois. Les données des citoyens et des entreprises de la CEDEAO et de la CEMAC transitent par des infrastructures sur lesquelles nos États n’ont aucune prise juridique ni technique.
L’Union africaine dispose certes de la Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données (2014). Entrée en vigueur le 8 juin 2023 après avoir recueilli les 15 ratifications requises, elle reste désespérément sous-ratifiée : seuls 16 des 55 États membres de l’UA l’ont ratifiée fin 2025. En Afrique centrale, la RDC a franchi le pas le 27 juin 2025, devenant le 19ᵉ État ratificateur. Mais force est de constater que la CEMAC dans son ensemble tarde à suivre.
« La Convention de Malabo n’est pas qu’un traité sur le papier. C’est un bouclier pour les citoyens contre l’oppression numérique et un pas vers une Afrique numérique libre et équitable », a martelé Janet Ramatoulie Sallah-Njie, vice-présidente de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, lors de la 85ᵉ session ordinaire à Banjul en octobre 2025. « Les gouvernements africains doivent ratifier d’urgence la Convention pour protéger les droits numériques des citoyens. Sans elle, des millions restent vulnérables aux surveillance illégales, aux violations de la vie privée et aux attaques numériques. »
« La ratification par la RDC doit être interprétée comme un engagement à renforcer le cadre juridique national », nuance Brozeck Kandolo, doctorant en droit du numérique à l’Université de Nantes. Mais il pointe un angle mort : la Convention « n’intègre pas encore des enjeux majeurs comme l’intelligence artificielle, l’Internet des objets, le cyberterrorisme ou les transferts de données vers des géants technologiques hors d’Afrique ». Un texte vieux de douze ans, dans un secteur où l’innovation court plus vite que les législations.
*Des initiatives locales, mais une échelle insuffisante*
Des gardiens du numérique comme la Commission de protection des données personnelles (CDP) du Sénégal font un travail remarquable. Entre janvier et mars 2026, la CDP est intervenue sur 317 dossiers, délivrant 283 récépissés de déclaration et accordant 27 autorisations. Mais l’échelle reste locale, et ces efforts nationaux, aussi louables soient-ils, ne sauraient compenser l’absence d’un cadre régional harmonisé.
Des signaux positifs émergent pourtant. Le Sommet CEMAC Data Center, Energy & AI Infrastructure 2026 prévoit le lancement d’une nouvelle plateforme régionale pour les infrastructures numériques de la CEMAC, avec un premier data center souverain d’Afrique centrale et 600 km de dorsale fibre reliant le Congo, le Cameroun et la RCA. Le Burkina Faso a inauguré en janvier 2026 deux data centers modulaires de dernière génération à Ouagadougou. Des briques, certes, mais pas encore un édifice.
L’urgence : un cloud souverain régional
L’Afrique ne dispose pas de l’effet de marché d’une Europe unie pour faire plier Google, Microsoft ou Amazon. Face au protectionnisme technologique qui s’installe en Occident, l’urgence pour la CEDEAO et l’Afrique centrale n’est pas de copier le DMA. C’est de bâtir d’urgence une infrastructure de cloud souverain régional et d’harmoniser nos cadres juridiques.
« La souveraineté numérique africaine implique une harmonisation des cadres juridiques, une interconnexion des infrastructures et une montée en compétence », souligne une analyse parue dans le Global Scientific Journal. Tant que nos données bancaires, sanitaires et stratégiques reposeront sur des serveurs étrangers, notre souveraineté économique restera suspendue aux décisions prises à Bruxelles, à Washington ou à Pékin.
Le chemin est long. Mais le miroir européen, s’il déforme nos réalités, nous rappelle une vérité simple : la régulation suit l’infrastructure, et l’infrastructure suit la volonté politique. L’Europe a la sienne. L’Afrique, pour l’instant, cherche encore la sienne.
Lire aussi dans JADE : *« Révolution mu »’ Tokenisation : l’Afrique au-delà des fantasmes technologiques » – « Identité numérique : EUDI en Europe, l’Afrique trace sa voie »*
Sources : Commission européenne – DMA preliminary designation AWS/Azure (25 juin 2026) ; ADCA – Data Centres en Afrique 2026 ; Union africaine – Convention de Malabo ; CDP Sénégal – rapport trimestriel T1 2026 ; African Commission on Human and Peoples’ Rights – 85ᵉ session ordinaire (Banjul, octobre 2025) ; CEMAC Data Center Summit 2026.
