Gael OSSOUGHO : EUDI en Europe, l’Afrique trace sa voie
Gael OSSOUGHO, Journaliste Digital, diplômé du CIPCC (Centre international de presse et de communication de Chine), Université de communication de Chine (CUC) à Pékin. Gael OSSOUGHO est constructeur des sites Web et Directeur Général de la startup JINDOHANG MÉDIA & TECHNOLOGIES.
Libreville – L’administration électronique n’est plus une promesse lointaine. De l’autre côté de la Méditerranée, l’Union européenne s’apprête à boucler un chantier titanesque : le déploiement généralisé du portefeuille d’identité numérique européen (EUDI Wallet). D’ici décembre 2026, chaque État membre devra proposer à ses citoyens une application mobile sécurisée permettant de prouver son identité, partager des justificatifs et signer des documents à valeur légale d’un bout à l’autre du Vieux Continent. L’objectif affiché est massif : 80 % des citoyens européens devront avoir adopté ce portefeuille d’ici 2030. Quatre grands projets pilotes, impliquant plus de 350 entreprises et agences gouvernementales, testent déjà les usages concrets, des permis de conduire mobiles aux certificats de santé.
Pendant ce temps, en Afrique de l’Ouest, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Banque mondiale accélèrent sur un tout autre tempo. Le 11 mars 2026, les coordinateurs du programme WURI (West Africa Unique Identification for Regional Integration) se réunissaient en visioconférence pour la 18ᵉ réunion de leur comité de coordination. Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Niger et Togo y ont présenté leurs réalisations et leurs priorités pour les deuxième et troisième trimestres 2026. L’ambition n’est pas la même qu’en Europe : il ne s’agit pas de perfectionner des infrastructures déjà matures, mais de donner une identité légale à des millions de personnes qui n’en ont jamais eu, pour leur ouvrir l’accès aux services sociaux de base et à une vie économique formelle.
L’EUDI, ou comment l’Europe verrouille son espace numérique
Le portefeuille européen d’identité numérique n’est pas une simple carte d’identité dématérialisée. C’est un véritable coffre-fort numérique sur smartphone. Il repose sur trois piliers : prouver son identité de manière fiable, signer électroniquement des documents engageants, et partager des attestations numériques vérifiables sans divulguer plus d’informations que nécessaires. Concrètement, pour obtenir un crédit à la consommation, un citoyen n’aura plus à fournir ses fiches de paie ou son avis d’imposition : il transmettra seulement la preuve que ses revenus dépassent le seuil exigé, sans en révéler le montant.
Ce dispositif, encadré par le règlement eIDAS 2.0 officiellement adopté en mars 2024, est pensé pour l’interopérabilité. Un Français pourra utiliser son portefeuille pour ouvrir un compte bancaire en Allemagne ou signer un contrat en Italie, avec la même valeur juridique qu’un document original. La Commission européenne fournira d’ailleurs un prototype conforme aux exigences du règlement, assorti de bibliothèques de codes et d’une application exemple.
Mais ce déploiement n’est pas sans tensions. Moins d’un tiers des États membres sont actuellement jugés prêts à respecter l’échéance de décembre 2026. L’Allemagne, par exemple, a adopté le 20 mai 2026 un projet de loi sur l’identité numérique qui autorise explicitement une multiplicité de wallets concurrents, sans plafond numérique. Un signe que l’harmonisation européenne, même dans le numérique, reste un exercice délicat.
Parallèlement, en France, Bpifrance et Make.org ont lancé une grande enquête nationale sur l’adoption de l’intelligence artificielle dans le tissu économique, ouverte du 25 juin au 7 septembre 2026. Une démarche qui témoigne d’une préoccupation récurrente des pays occidentaux : mesurer le pouls de l’innovation pour ne pas laisser les TPE-PME sur le bord de la route. Selon une étude de Bpifrance Le Lab, 55 % des TPE-PME françaises déclaraient déjà utiliser des IA génératives fin 2025, contre 31 % un an plus tôt.
WURI et la CEDEAO : l’identité comme levier d’inclusion
En Afrique de l’Ouest, la donne est radicalement différente. Là où l’Europe cherche à fluidifier des interactions déjà numérisées, la CEDEAO et la Banque mondiale utilisent l’identité numérique comme un outil de désenclavement. Le programme WURI, financé par la Banque mondiale, vise à accroître le nombre de personnes disposant d’un titre d’identité reconnu par les autorités, afin de faciliter leur accès aux services à l’intérieur des frontières nationales et au-delà.
En Côte d’Ivoire, le projet appuie la modernisation du système national d’identification, l’interconnexion des bases de données administratives, et l’enrôlement des personnes ne disposant pas de documents d’identité. Une étude sociale, menée en février 2025 dans dix localités, a permis d’identifier les contraintes rencontrées par les populations les plus éloignées des centres d’enrôlement. Le conseiller technique du ministre de l’Emploi et de la Protection sociale, le Professeur Dié Kacou, a rappelé que plus de 23,5 millions de personnes sont déjà enrôlées à la Couverture maladie universelle en Côte d’Ivoire, tout en relevant l’existence de poches de populations encore difficiles à atteindre. Le projet WURI s’attaque précisément à ces zones grises.
Au Bénin, au Burkina Faso, au Togo et au Niger, la dynamique est similaire. La carte « C’est Moi », pilotée par le gouvernement et soutenue par le projet WURI, a déjà bénéficié à plus de 7,7 millions de personnes. Ces chiffres donnent la mesure de l’enjeu : il ne s’agit pas de moderniser, mais de créer une identité légale là où elle faisait défaut.
L’Afrique centrale avance, à son rythme
Dans l’espace CEMAC, le mouvement est plus fragmenté mais bien réel. Le Gabon, justement, a franchi un cap symbolique en juin 2024 avec le lancement de sa nouvelle carte nationale d’identité électronique (CNIE), après plus de dix ans d’attente. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema et son épouse ont symboliquement reçu leurs cartes des mains du ministre de l’Intérieur lors de la cérémonie de lancement. Ce nouveau système, fourni par le groupe français IN Groupe, permet aux citoyens d’obtenir un numéro d’identité numérique en plus du support physique.
Mais le Gabon ne s’arrête pas là. Le gouvernement a engagé un vaste projet de transformation numérique, baptisé « Digital Gabon », soutenu par un prêt de 68 millions de dollars de la Banque mondiale. Le programme prévoit la construction d’un datacenter de nouvelle génération, le déploiement d’applications numériques, la réhabilitation des infrastructures réseau, et le renforcement de la protection des données et de la cybersécurité. Un mémorandum d’entente a également été signé avec Huawei pour un projet de villes intelligentes, avec un investissement annoncé d’au moins 234 millions de dollars. Jaume Dubois, expert international en identité numérique et infrastructure publique digitale, impliqué dans le projet gabonais, a récemment souligné que la transformation numérique du pays repose sur trois piliers : un environnement favorable, des infrastructures robustes et des services inclusifs.
De son côté, le Cameroun poursuit le déploiement de sa carte nationale d’identité biométrique sécurisée (CNIB), obligatoire à partir de 15 ans, avec une durée de validité de cinq ans. Le pays s’est engagé à produire ces cartes en 48 heures, un défi logistique considérable dans un État où l’administration peine parfois à suivre le rythme.
L’inclusion financière et le secteur informel : le vrai moteur africain
Là où l’Europe et l’Afrique divergent fondamentalement, c’est dans l’usage final de l’identité numérique. En Afrique subsaharienne, près de 90 % de l’emploi est informel, et la majorité des micro, petites et moyennes entreprises évoluent hors des circuits bancaires classiques. L’identité numérique n’est pas un gadget technologique : c’est la clé qui permet à un commerçant de Dakar, un agriculteur de Bouaké ou un artisan de Douala d’ouvrir un compte bancaire, d’obtenir un microcrédit, de participer à des marchés publics, ou de commercer au-delà des frontières.
Le taux de bancarisation en Afrique subsaharienne a plus que doublé en dix ans, passant de 23 % en 2011 à 55 % en 2021 (41 % dans l’espace UEMOA-CEMAC). Les comptes mobile money y sont pour beaucoup. Mais sans identité numérique fiable et reconnue, l’inclusion financière reste à mi-chemin. Les institutions financières ne peuvent pas ouvrir de comptes à des personnes qu’elles ne peuvent pas identifier légalement.
C’est précisément là que le bât blesse, et que l’Afrique peut innover. Là où l’Europe peaufine l’interopérabilité d’infrastructures déjà denses, les États africains conçoivent l’identité numérique comme un levier de premier ordre pour l’inclusion économique. Et la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) l’a bien compris : elle appelle à un système africain d’identité digitale, inspiré du modèle indien, pour faciliter le commerce transfrontalier. Un passeport numérique panafricain permettrait à un entrepreneur de Libreville de vendre ses services à Lagos ou Nairobi sans les lourdeurs administratives qui freinent aujourd’hui les échanges.
Ce que disent les experts
Les spécialistes du secteur sont unanimes : l’Afrique n’est pas en retard, elle est en train d’inventer sa propre voie.
Dr Joseph Atick, président d’ID4Africa, la plus grande communauté mondiale dédiée à l’identité numérique, s’est exprimé lors de l’assemblée générale annuelle 2026 qui s’est tenue à Abidjan. Il y a appelé à une vision de long terme : « L’Afrique a besoin de continuité, de durabilité, de constance dans tous les domaines. L’identité numérique est un écosystème – organique, interdépendant, construit par un investissement soutenu plutôt que par des projets ponctuels. » Et d’ajouter, avec la rigueur du mathématicien qu’il est : « La richesse n’exige pas la complexité. On peut bâtir la richesse sur l’itération de principes simples, mais itérés encore et encore. » (ID4Africa 2026, Abidjan, mai 2026)
Moses Kwesi Baiden Jnr. , fondateur et PDG de Margins ID Group, l’un des principaux fournisseurs d’identité numérique en Afrique de l’Ouest, a martelé dans son discours liminaire au même événement : « Les systèmes d’identité fragmentés ont prouvé qu’ils n’étaient pas très utiles pour faire avancer l’intégration, le commerce numérique ou le développement. Sans interopérabilité, même les systèmes d’identité à grande échelle risquent de devenir de simples bases de données isolées plutôt que des fondations pour les services numériques. » Il a mis en garde contre le coût de cette fragmentation : « Ce sont les citoyens qui paient. Ils paient avec des services inefficients et inefficaces, parfois en payant trois ou quatre fois le prix réel à cause de la corruption et des pots-de-vin générés par les interfaces humaines. » (ID4Africa 2026, Abidjan, mai 2026)
Drudeisha Madhub, commissaire à la protection des données de Maurice et présidente de l’Association francophone des autorités de protection des données, a rappelé un prérequis essentiel : « La technologie ne peut pas fonctionner sans protection des données et cybersécurité. C’est comme les deux faces d’une même pièce. Si vous faites fonctionner la technologie dans un vide juridique et sans protection, vous mettez évidemment la vie de vos concitoyens en danger. Les données nous représentent, elles sont nous. » (ID4Africa 2026, Abidjan, mai 2026)
Deux mondes, une même quête de souveraineté
Au fond, Europe et Afrique poursuivent le même objectif : la souveraineté numérique. L’Europe veut se libérer des GAFAM et des infrastructures de données étrangères. L’Afrique veut se libérer d’une administration héritée de la colonisation, de circuits financiers qui l’excluent, et de frontières héritées qui fragmentent ses marchés.
Les moyens diffèrent, mais les enjeux se rejoignent. L’EUDI est un outil de fluidification pour une société déjà numérisée. Le WURI et ses déclinaisons en Afrique centrale sont des outils de franchissement : franchir le seuil de l’identité légale, franchir le seuil du compte bancaire, franchir le seuil du marché régional.
Pour le Gabon, pour la CEMAC, la question n’est pas de rattraper l’Europe, mais de bâtir des systèmes adaptés à nos réalités : où le mobile est roi, où le secteur informel est majoritaire, où les distances et les frontières sont des obstacles quotidiens. La CNIE gabonaise, le programme Digital Gabon, les initiatives camerounaises sur la CNIB sont des briques de cet édifice. La ZLECAF, avec son ambition de passeport numérique panafricain, en est la clé de voûte potentielle.
L’ère de la paperasse vit ses dernières heures, en Europe comme en Afrique. Mais les chemins que nous empruntons pour en sortir sont profondément différents – et c’est peut-être là notre plus grande force.
- Innocent MBADOUMA
- Innocent MBADOUMA
