Thomass MACCOBA : Tokenisation, l’Afrique subsaharienne au-delà des fantasmes
Thomass MACCOBA, MBA Management International, diplômée de l’université Normal du Fujian où elle s’est spécialisé sur le marketing et la vente digitale entre l’Afrique et la Chine
Libreville, 26 juin 2026- Le paysage technologique mondial s’emballe. L’intelligence artificielle délaisse les simples requêtes textuelles pour imposer des architectures multi-agents capables de collaborer en autonomie. Le cabinet Gartner prévoit que les dépenses en logiciels d’agents IA atteindront 206,5 milliards de dollars en 2026 et 376,3 milliards en 2027, contre 86,4 milliards en 2025. Côté blockchain, la tokenisation des actifs du monde réel s’institutionnalise, portant déjà environ 27 milliards de dollars d’actifs tokenisés dans le monde en mars 2026.
Pourtant, vue de Dakar, Douala ou Libreville, cette course au gigantisme soulève une question fondamentale : comment adapter ces technologies sans reproduire une dépendance qui rappelle les heures sombres de la colonie ? Nos entreprises n’ont que faire des data centers en orbite quand l’accès à l’énergie stable et à une bande passante abordable reste un défi quotidien. C’est ici que le génie africain opère, par le leapfrogging – ce saut technologique qui nous est si familier.
L’IA multimodale au service de l’inclusion réelle
Là où l’Occident automatise des bureaux, l’Afrique utilise l’IA pour briser la barrière de l’analphabétisme et des langues. Prenez Umbaji, start-up togolaise lauréate du programme Activate AI de data.org. Son agent vocal Yodi – qui signifie « parler » en kabyè – permet à des institutions financières et coopératives d’interagir avec leurs clients par téléphone, WhatsApp et SMS, dans plus de 12 langues ouest-africaines. En Afrique de l’Ouest, 92 % de l’économie togolaise est informelle, et seule 22 % de la population a accès à la banque digitale. Yodi apporte des conseils financiers, des prix de marché et des alertes climatiques directement dans la langue de l’utilisateur. Un agriculteur ivoirien ou une commerçante béninoise accède ainsi à des services qui lui étaient jusqu’ici fermés.
Le phénomène ne s’arrête pas là. En mars 2026, à Rabat, lors du 7ᵉ Workshop on African Natural Language Processing (AfricaNLP), des chercheurs nigérians ont présenté EduNaija AI Tutor, un système multi-agents conçu pour démocratiser le soutien scolaire aux élèves nigérians, avec un support multilingue anglais-yoruba-haoussa-igbo. L’architecture intègre cinq agents spécialisés : orchestrateur, explicateur, générateur de quiz, recherche web et traitement de documents.
Johnson Idesoh, Group Chief Information and Technology Officer d’Absa Group, l’a rappelé le 11 mai 2026 à Johannesburg, lors du sommet ITWeb AI Summit 2026 : « Nous en sommes encore au stade où l’IA est une technologie si jeune. Je suis optimiste. Je pense que l’IA est un grand facteur d’égalisation pour l’Afrique du Sud et pour l’Afrique. » Il a insisté sur un point crucial : « La plupart des grands modèles de langage sont encore entraînés sur des données non-africaines, ce qui renforce la nécessité d’une innovation localisée. »
Blockchain et tokenisation : l’économie réelle d’abord
Loin des spéculations sur les cryptomonnaies, l’utilité de la blockchain en Afrique subsaharienne est profondément ancrée dans l’économie réelle. Entre juillet 2024 et juin 2025, l’Afrique subsaharienne a reçu 205 milliards de dollars de valeur on-chain, soit une augmentation de 52 % sur un an – ce qui en fait la troisième région du monde connaissant la croissance la plus rapide dans ce domaine.
Cette adoption massive n’est pas spéculative. Elle répond à des besoins concrets : la tokenisation des titres fonciers, la traçabilité des matières premières. En Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao avec 43 % de la production mondiale, le projet COCOBLOCK vise à développer un système de traçabilité basé sur la blockchain pour améliorer transparence et durabilité. Dès le 1er septembre 2026, la « carte du producteur » deviendra obligatoire pour toutes les transactions commerciales de café-cacao.
La tokenisation, c’est aussi la promesse d’un accès au financement pour les PME, qui représentent 90 % des entreprises africaines. Le continent fait face à un gap de financement des PME estimé à plus de 331 milliards de dollars. Lisa D. Cook, gouverneure de la Réserve fédérale américaine, s’est exprimée le 12 mai 2026 à Dakar : « La tokenisation pourrait offrir des avantages considérables en Afrique de l’Ouest et dans d’autres économies émergentes, notamment des paiements transfrontaliers plus rapides et un meilleur accès aux marchés de capitaux. »
Notre voie, notre souveraineté
L’Afrique n’a pas besoin de copier les modèles occidentaux. Notre continent utilise la technologie pour sécuriser la propriété, optimiser les chaînes agricoles et pallier le manque d’infrastructures physiques. Comme le rappelait Mamadou Touré, entrepreneur utilisant la blockchain pour tokeniser l’or en Afrique de l’Ouest : « En 2026, nous ajoutons entre 1 et 1,2 milliard de dollars d’or dans le système pour répondre à la demande croissante. » Un consortium réunissant Kings Orbis, EON3 Group Ghana et Mavryk développe d’ailleurs un programme de tokenisation institutionnelle pour l’or physique ouest-africain, présenté au Sommet mondial pour la paix à Kumasi le 24 avril 2026.
L’Afrique n’est pas spectatrice. Elle est en train d’inventer sa propre révolution technologique – une révolution qui ne se mesure pas en data centers orbitaux, mais en vies transformées.
- Innocent MBADOUMA
- Innocent MBADOUMA
