Puissance de calcul : l’Afrique face au piège de la fracture énergétique de l’IA
Lina Martina ADA, Master en Relations internationales, Correspondante JADE à Yaoundé.
La scène internationale est le théâtre d’une confrontation titanesque. D’un côté, les modèles d’IA se multiplient et se perfectionnent – Gemini, Claude, Grok – tandis que les systèmes d’exploitation d’Apple ou de Microsoft intègrent désormais l’intelligence artificielle au cœur de notre quotidien. Mais derrière le prestige des algorithmes se cache une réalité matérielle brutale : une consommation gargantuesque d’énergie et d’eau pour refroidir les serveurs. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation d’électricité des centres de données devrait tripler d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 2023, pour atteindre environ 945 térawattheures (TWh) – soit près du triple de la consommation annuelle combinée du Pakistan, du Bangladesh et du Nigéria.
Gartner, de son côté, prédit que les modèles d’intelligence artificielle représenteront 50 % des émissions de gaz à effet de serre des technologies de l’information d’ici 2028, contre environ 10 % en 2025. Une trajectoire qui transforme la transition énergétique en impératif industriel pour les géants de la Tech, désespérément en quête d’une image plus verte.
L’Afrique, carrefour des minerais critiques
Cette dynamique globale place l’Afrique de l’Ouest et centrale face à un paradoxe cruel. D’un côté, nos sols regorgent des minerais critiques indispensables à la construction des puces de dernière génération et des batteries qui alimentent cette révolution. Le continent concentre environ 30 % des ressources minérales mondiales. La République démocratique du Congo fournit à elle seule 70 à 74 % de la production mondiale de cobalt. Le Zimbabwe, la RDC, le Mali et la Namibie disposent de réserves significatives de lithium. L’Afrique du Sud, le Gabon et le Ghana représentent ensemble plus de 60 % de la production mondiale de manganèse.
De l’autre, nos populations subissent de plein fouet les délestages électriques chroniques. Près de 600 millions d’Africains restent privés d’accès à l’électricité. La consommation d’électricité des centres de données par habitant en Afrique était inférieure à 1 kWh par personne en 2024. Un chiffre dérisoire quand on sait qu’un seul centre de données avancé peut consommer autant d’électricité que 50 000 à 100 000 foyers.
Le miroir de l’extractivisme
Le risque d’une nouvelle forme d’extractivisme est bien réel. Comme le souligne un rapport du Balsillie Papers, la demande croissante en minerais critiques positionne l’IA comme un moteur d’« extractivisme numérique », reproduisant « les logiques coloniales d’exploitation ». L’Afrique fournit la matière première – 30 % des minéraux critiques mondiaux – mais ne capte qu’environ 10 % des revenus générés par ces ressources. Une posture passive risque d’enraciner une nouvelle forme de « colonialisme numérique, où les données et les ressources de l’Afrique sont extraites avec un minimum de valeur retournée ».
« Une position passive risque d’enraciner une nouvelle forme de « colonialisme numérique », où les données et les ressources de l’Afrique sont extraites avec un minimum de valeur retournée, et son paysage numérique est fragmenté par des piles technologiques américaines et chinoises concurrentes », alerte un rapport sur la gouvernance environnementale et l’IA.
L’IA frugale : la voie africaine
Pour la rédaction de JADE, le constat est clair : l’Afrique doit négocier sa place dans cette tech mondiale. L’avenir de nos régions ne réside pas dans l’importation passive d’outils d’IA gourmands en énergie, mais dans le développement d’algorithmes frugaux, adaptés à nos capacités énergétiques et entraînés sur des données locales.
L’IA frugale – ou frugal AI – vise à développer des systèmes plus économes en ressources, en énergie et en données. Elle optimise la quantité de données, la construction des algorithmes et le choix du matériel. Comme le rappelle Aboubaker Benslimane, expert du numérique africain, « l’IA en Afrique doit être frugale, mobile et adaptée aux réalités locales ».
Cette approche n’est pas un repli. C’est une opportunité. Des initiatives comme Umbaji au Togo ou EduNaija AI Tutor au Nigeria montrent qu’il est possible de développer des modèles légers, adaptés aux langues locales et aux contraintes énergétiques, pour répondre à nos propres défis de santé, d’éducation et de développement.
La stratégie continentale pour l’intelligence artificielle de l’Union africaine, qui s’inscrit dans l’Agenda 2063, promeut d’ailleurs une approche « centrée sur l’Afrique et axée sur le développement », fondée sur des pratiques éthiques, responsables et équitables.
Le chemin est étroit, mais il existe
L’Afrique ne peut pas se permettre de rater ce tournant. La consommation d’électricité des centres de données augmente de 20 à 25 % par an, et les besoins du continent devraient être multipliés par 3,5 à 5,5 d’ici 2030, nécessitant 10 à 20 milliards de dollars d’investissement. Des investissements que nos États, à eux seuls, ne pourront pas porter.
Mais la donne peut changer. En négociant des partenariats équitables, en exigeant le transfert de technologie et en misant sur l’innovation frugale, l’Afrique peut transformer sa position de fournisseur de matières premières en celle de créateur de valeur ajoutée. Le Sommet CEMAC Data Center, Energy & AI Infrastructure 2026, qui prévoit le lancement d’un premier data center souverain d’Afrique centrale, est une brique de cet édifice.
L’Afrique n’a pas à choisir entre développement et souveraineté. Elle doit inventer une troisième voie : celle d’une IA qui lui ressemble, sobre, inclusive et résolument tournée vers l’avenir.
- Lina Martina ADIA
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